📢 Le GIS Posidonie désormais agréé au titre du CIR (Crédit impôt recherche)📢

La souche de Caulerpa taxifolia qui colonise la MĂ©diterranĂ©e prĂ©sente des adaptations qui la rendent très compĂ©titive. Elle est susceptible de coloniser de très nombreux types de fonds et son expansion peut avoir une influence sur les habitats, la biodiversitĂ© marine et certaines activitĂ©s humaines. La toxicitĂ© de l’algue lui procure un avantage supplĂ©mentaire dans la compĂ©tition avec les espèces de MĂ©diterranĂ©e ; aucun risque pour la santĂ© humaine n’est toutefois mis en Ă©vidence.

Caulerpa taxifolia  : Ă©lĂ©ments de synthèse – (partie 2/6)

Lorsque Caulerpa taxifolia s’implante, ses axes rampants et ses rhizoĂŻdes tissent rapidement une couverture compacte qui piège les sĂ©diments et stoppe la lumière. Le substrat devient peu Ă  peu inaccessible aux autres organismes fixĂ©s, aux autres algues en particulier. Une prairie monotone et pauci-spĂ©cifique (pauvre en espèces) Ă  Caulerpa taxifolia peut ainsi remplacer la vingtaine de communautĂ©s et de faciès algaux existant gĂ©nĂ©ralement dans les petits fonds.

Dans l’hypothèse oĂą l’expansion de Caulerpa taxifolia en MĂ©diterranĂ©e se poursuive, il ne peut ĂŞtre exclu qu’un certain nombre d’espèces de l’Ă©tage infralittoral (Ă©tage qui s’Ă©tend gĂ©nĂ©ralement de la surface Ă  30-40 m de profondeur et qui hĂ©berge la majeure partie de la biodiversitĂ© algale) soient menacĂ©es de disparition Ă  long terme : c’est le cas en particulier de plusieurs espèces d’algues du genre Cystoseira (espèces protĂ©gĂ©es par la Convention de Berne).

Caulerpa taxifolia pĂ©nètre et colmate l’herbier de posidonie, l’un des Ă©cosystèmes les plus importants de MĂ©diterranĂ©e. L’installation de C. taxifolia est toutefois moins rapide dans les herbiers de posidonie que dans les peuplements d’algues sur roche. Elle ne semble coloniser que les zones les plus clairsemĂ©es de l’herbier et ne s’implante que sporadiquement au sein de l’herbier dense.

En automne cependant, les frondes de Caulerpa taxifolia, Ă  leur maximum de dĂ©veloppement, masquent la lumière. L’issue de la compĂ©tition entre les deux vĂ©gĂ©taux (pour l’espace et la lumière) est actuellement en cours d’Ă©tude.

Ce type de peuplement hĂ©gĂ©monique peut se traduire par un fort appauvrissement en terme d’Ă©codiversitĂ© et de biodiversitĂ©.
Sous la notion globale de biodiversitĂ©, on entend la diversitĂ© du monde vivant Ă  tous les niveaux : diversitĂ© gĂ©nĂ©tique, diversitĂ© des espèces, diversitĂ© des fonctions (herbivores, carnivores, etc.) ou encore la diversitĂ© Ă©cologique (Ă©codiversitĂ© ou diversitĂ© des Ă©cosystèmes). La biodiversitĂ© constitue le fondement des Ă©cosystèmes et permet leur fonctionnement. Or sous l’effet direct ou indirect des activitĂ©s humaines, de nombreuses espèces disparaissent, et cette tendance s’accĂ©lère ; les rĂ©percussions de ces modifications peuvent s’Ă©tendre Ă  l’ensemble des espèces, directement ou indirectement liĂ©es, ainsi qu’Ă  l’homme in fine. Une diminution des ressources exploitables peut ainsi ĂŞtre la consĂ©quence de telles modifications, alors perceptibles Ă  l’Ă©chelle humaine. La conservation de la biodiversitĂ© est donc aujourd’hui une prioritĂ© Ă  l’Ă©chelle planĂ©taire.

Quelles que soient les connaissances dont on dispose sur l’impact des introductions d’espèces sur le milieu naturel, le principe de prĂ©caution, Ă©dictĂ© lors de la confĂ©rence sur la diversitĂ© biologique (Rio, 1992) suffit Ă  justifier que l’expansion de Caulerpa taxifolia soit prise en compte.
Celui-ci stipule que…
« en cas de risque de dommages graves ou irrĂ©versibles, l’absence de certitude absolue ne doit pas servir de prĂ©texte pour remettre Ă  plus tard l’adoption de mesures effectives, visant Ă  prĂ©venir la dĂ©gradation de l’environnement … »

Les fonds sédimentaires sans végétation sont également un milieu propice à la colonisation par Caulerpa taxifolia. Son implantation peut provoquer de profondes modifications des caractéristiques physico-chimiques et biotiques du substrat : envasement, enrichissement en matière organique, établissement de conditions anoxiques (pénurie en oxygène) avec comme conséquence une modification de la faune endogée (=qui vit dans le substrat).

Les premières observations rĂ©alisĂ©es sur les peuplements du coralligène (peuplements Ă  algues calcaires, sur lesquels sont fixĂ©s les grandes formes d’invertĂ©brĂ©s comme les gorgones et le corail) semblent Ă©galement indiquer un impact important. Elles doivent ĂŞtre confirmĂ©es par des Ă©tudes spĂ©cifiques.

La petite faune d’invertĂ©brĂ©s qui vit dans les peuplements algaux est fortement modifiĂ©e par l’installation de Caulerpa taxifolia et la disparition du peuplement algal originel ; les observations rĂ©alisĂ©es sur quelques groupes d’animaux (les mollusques, les crustacĂ©s amphipodes et les vers polychètes) montrent que leurs populations y sont en gĂ©nĂ©ral plus ou moins fortement rĂ©duites, en nombre d’individus comme en nombre d’espèces, par rapport aux peuplements de rĂ©fĂ©rence (peuplements indigènes). Il en va de mĂŞme pour l’oursin comestible Paracentrotus lividus qui peut disparaĂ®tre totalement des prairies denses de C. taxifolia.

Il faut enfin souligner que dans les zones les plus anciennement colonisĂ©es, la richesse en espèces, la densitĂ© et l’abondance du peuplement de poissons sont maintenant significativement plus faibles que dans les zones proches encore indemnes. Sur substrat meuble, toutefois, la diversitĂ© en espèces et l’abondance des peuplements de poissons peuvent augmenter, et pour certaines espèces, les prairies Ă  Caulerpa taxifolia semblent constituer un milieu favorable, au moins pour une partie de leur cycle de dĂ©veloppement.

Il est donc inexact de dire qu’il n’y a plus de poissons dans les prairies de C. taxifolia, cependant il est certain qu’il s’agit d’une modification profonde des peuplements et d’une diminution globale de leur abondance. D’une manière gĂ©nĂ©rale, on observe une uniformisation des peuplements de poissons.

On peut estimer que ces incidences sur la faune seront amplifiées à long terme par la poursuite de la colonisation, avec des modifications telles que la réduction des ressources pour les espèces herbivores, et donc indirectement les espèces carnivores, ou encore la perte des habitats et des abris.

Le succès compĂ©titif de Caulerpa taxifolia vis-Ă -vis des espèces indigènes est sans doute dĂ» Ă  sa taille, Ă  la densitĂ© des peuplements qu’elle constitue, Ă  sa vitesse de croissance, aux changements physico-chimiques et biotiques qu’elle induit, mais Ă©galement aux substances chimiques qu’elle synthĂ©tise. Caulerpa taxifolia, comme de nombreux vĂ©gĂ©taux, synthĂ©tise des substances toxiques qui la protègent des prĂ©dateurs (herbivores) et parfois des compĂ©titeurs (autres espèces d’algues qui s’installent sur les mĂŞmes types de fond).

Neuf substances toxiques ont été découvertes chez la souche méditerranéenne de C. taxifolia, parmi lesquelles la caulerpényne qui est majoritaire (0,1 à 13% du poids sec).

Pour tester la toxicitĂ© d’une substance, des « modèles » expĂ©rimentaux sont utilisĂ©s (cellules ou organismes vivants) sur lesquels la rĂ©ponse aux composĂ©s est observĂ©e. La caulerpĂ©nyne prĂ©sente des effets antiviraux, antifongiques, cytotoxiques, ichtyotoxiques, rĂ©pulsifs ; elle inhibe en particulier le dĂ©veloppement des oeufs d’oursins.

Les Ă©tudes menĂ©s in vitro ont permis de dĂ©montrer que la caulerpĂ©nyne peut se diffuser en petites proportions dans l’eau de mer (la caulerpĂ©nyne n’est pas hydrosoluble) et contaminer ainsi l’eau entourant les prairies denses de C. taxifolia. Elle est ensuite rapidement dĂ©gradĂ©e sous l’effet de la lumière, en prĂ©sence d’oxygène et de chlorophylle, pour donner naissance Ă  une famille de composĂ©s qui, toutefois, prĂ©sentent encore une certaine toxicitĂ© (sur les oeufs d’oursins en particulier).

Les souches de bactĂ©ries marines prĂ©sentent Ă©galement des sensibilitĂ©s diffĂ©rentes aux toxines synthĂ©tisĂ©es par Caulerpa taxifolia. En milieu naturel, une sĂ©lection en faveur des populations de bactĂ©ries gram-nĂ©gatives a Ă©tĂ© montrĂ©e dans les zones fortement colonisĂ©es par C. taxifolia. Une modification des populations bactĂ©riennes, base de la chaĂ®ne alimentaire, dans le milieu naturel pourrait avoir des rĂ©percussions indirectes importantes sur l’ensemble de la chaĂ®ne alimentaire.
Pour le moment, aucun risque potentiel de toxicitĂ© pour l’homme n’a Ă©tĂ© dĂ©montrĂ©. Aucune accumulation des toxines de Caulerpa taxifolia le long de la chaĂ®ne alimentaire n’a Ă©tĂ© mise en Ă©vidence ; les espèces herbivores consommĂ©es par l’homme – essentiellement la saupe et l’oursin comestible – prĂ©fèrent Ă©viter Caulerpa taxifolia et ne la consomment, dans tous les cas, qu’Ă  la saison oĂą celle-ci prĂ©sente une faible concentration en toxines.

Enfin, si certaines espèces de caulerpes sont recherchĂ©es en Asie pour leur consommation comme condiments (Caulerpa lentilifera), ce n’est pas le cas de Caulerpa taxifolia ce qui exclut, a priori, les risques d’intoxication directe par ingestion.

Quinze ans après son introduction en Méditerranée, dans les stations où elle est devenue dominante, Caulerpa taxifolia peut constituer une gêne sérieuse pour la pêche artisanale et la plongée sous-marine.

Certains pĂŞcheurs des zones fortement colonisĂ©es, dans les Alpes-Maritimes en particulier (prud’homie de Menton/Roquebrune/Cap Martin) attribuent aux peuplements de C. taxifolia une diminution de la ressource et donc une diminution des prises (jusqu’Ă  -50% selon les dĂ©clarations). Le colmatage des fonds rocheux par C. taxifolia et donc la perte d’abris pour les poissons des petits fonds pourrait ĂŞtre Ă  l’origine de cette baisse des prises.

En outre, les filets calĂ©s dans les secteurs densĂ©ment colonisĂ©s par C. taxifolia se chargent de fragments de frondes et perdent ainsi de leur efficacitĂ© : « le poisson voit le filet ». Ils sont rendus lourds Ă  manipuler et leur nettoyage est long et difficile (trempage dans l’eau douce pendant une dizaine de jours puis sĂ©chage Ă  l’air libre). Le temps nĂ©cessaire Ă  ces manipulations rĂ©duit d’autant les temps de pĂŞche !

Certains pĂŞcheurs dĂ©clarent ainsi avoir Ă©tĂ© obligĂ©s d’investir dans l’achat de plusieurs jeux de filets, qui sont utilisĂ©s par rotation, ou d’adapter leur technique de pĂŞche Ă  des secteurs plus profonds. Or, les petites unitĂ©s exerçant dans ces zones sont essentiellement armĂ©es pour la petite pĂŞche artisanale.

Dans les secteurs les plus touchĂ©s, les professionnels semblent peu optimistes quant Ă  la pĂ©rennitĂ© de l’activitĂ© (au moins pour la petite pĂŞche cĂ´tière). En dĂ©cembre 1998, l’un des patrons pĂŞcheurs de la prud’homie de Menton est venu tĂ©moigner de l’inquiĂ©tude de la profession face Ă  l’expansion de C. taxifolia, lors d’une rĂ©union Ă  l’AssemblĂ©e nationale. En Italie, la situation a conduit les pĂŞcheurs professionnels de Ligurie (mieux reprĂ©sentĂ©s que dans les Alpes-Maritimes) Ă  demander une dĂ©claration de « catastrophe naturelle » pour leur zone d’activitĂ©.

Dans les secteurs moins touchĂ©s, comme le Var, les pĂŞcheurs professionnels disent toutefois ne pas ressentir l’impact de la prĂ©sence de Caulerpa taxifolia sur leurs prises, la pĂŞche ne se pratiquant peu ou pas sur les secteurs fortement colonisĂ©s.

L’expansion de Caulerpa taxifolia constitue Ă©galement une gĂŞne pour la plongĂ©e sous-marine. Les clients des clubs de plongĂ©e ont une motivation principalement esthĂ©tique et c’est la beautĂ© paysagère des sites, la diversitĂ© des organismes, la beautĂ© des couleurs, qui sont dĂ©terminantes.

Dans les zones colonisĂ©es, les vastes prairies denses et monotones de C. taxifolia font perdre tout leur attrait aux petits fonds rocheux habituellement recouverts d’une grande diversitĂ© de peuplements algaux, ou aux tombants coralligène lorsqu’ils sont dĂ©pouillĂ©s de leurs gorgones.
Les clubs de plongĂ©e des Alpes-Maritimes, qui sont gĂ©nĂ©ralement de petites structures de type associatif, Ă©vitent maintenant d’aller sur les fonds colonisĂ©s par Caulerpa taxifolia.

Enfin, certains ports colonisĂ©s par Caulerpa taxifolia risquent d’ĂŞtre confrontĂ©s Ă  des surcoĂ»ts pour certaines opĂ©rations d’entretien. L’envasement des bassins portuaires entraĂ®ne un exhaussement des fonds qui rend nĂ©cessaire leur dragage pĂ©riodique. Les produits de dragage sont gĂ©nĂ©ralement, après expertise et autorisation, rejetĂ©s au large. Le rejet en mer des vases de port, contenant des fragments de C.taxifolia, reprĂ©sente un risque de dissĂ©mination important qu’il est nĂ©cessaire d’Ă©viter. La solution alternative, le transport puis le stockage Ă  terre des produits de dragage dans des dĂ©charges, reprĂ©sente cependant un coĂ»t triple en comparaison avec celui du rejet en mer.

Pour Ă©viter la dissĂ©mination de Caulerpa taxifolia, des secteurs fortement colonisĂ©s peuvent se voir interdits au mouillage, Ă  la navigation, ou au chalutage. C’est dĂ©jĂ  le cas de trois secteurs du Var (Porquerolles, Port d’Hyères Ă  la Capte, Le Brusc).

Dans les zones oĂą Caulerpa taxifolia devient l’un des peuplements dominants des fonds littoraux, elle peut donc occasionner un manque Ă  gagner pour les pĂŞcheurs professionnels, mais elle reprĂ©sente Ă©galement une « gĂŞne » pour d’autres activitĂ©s telle que la diminution de l’attrait des sites de plongĂ©e. L’Ă©valuation socio-Ă©conomique de cette gĂŞne n’a pas encore Ă©tĂ© dĂ©terminĂ©e, mais une Ă©tude est actuellement en cours (BEC E., BOUDOURESQUE C.F., GRAVEZ V., LUCHINI S., 2002.- Expansion de Caulerpa taxifolia en MĂ©diterranĂ©e : Ă©valuation de l’incidence Ă©conomique et reprĂ©sentations sociales d’une pollution biologique. Ministère de l’environnement, France, Fr : 194 p.). L’expansion continue de l’algue, posera la question de façon cruciale dans un avenir proche.

Le texte de ce document est issu du document suivant : BERNARD G., GRAVEZ V., & BOUDOURESQUE C.F., 2000.- Caulerpa taxifolia : Ă©lĂ©ments de synthèse. Plaquette Direction RĂ©gional de l’Environnement, PACA, Programme LIFE DG XI – 95/FA.3.1./EPT/782 & GIS Posidonie. GIS Posidonie publ., Marseille, Fr. : 28 p.

Caulerpa_Taxifolia_Plaquette_DIREN_page_de_garde