Auteurs : Marieke D’Argent et Patrick Astruch

Depuis les années 1990s, les communautés de macrophytes [1] de l’étang de Berre font l’objet d’un suivi annuel réalisé par le GIS Posidonie et le GIPREB. Lagune d’eau saumâtre [2], l’étang de Berre abrite des macrophytes caractéristiques des milieux euryhalins [3]. Le suivi des macrophytes permet d’évaluer l’abondance des principaux groupes, dans 31 stations d’étude situées sur le pourtour de l’étang (Figures 1 et 2).

Figure 1. Localisation des stations de mesure du GIS Posidonie Source : GIS Posidonie et Figure 2. Installation d’un transect à l’étang de Berre Source : GIS Posidonie


Parmi les macrophytes étudiés, on trouve par exemple le groupe des ulves (groupe parmi les plus abondants), des gracilaires, des Callithamniae, et des zostères (Figure 3).

Figure 3. Macrophytes de l’étang de Berre : respectivement ulves à lamelles, gracilaires et Callithamniae Source : GIS Posidonie


Plusieurs paramètres déterminent leur croissance, d’origine naturelle (température, luminosité, etc.) et humaine (rejets d’eau douce notamment, apports en nutriments). Les macrophytes peuvent ainsi être qualifiés d’indicateurs biologiques, puisque leur présence, leur diversité et leur densité constituent de bons indices de la qualité du milieu de l’étang de Berre, dont l’histoire récente a connu de nombreuses évolutions (lien chronologie).

En 1916, les herbiers de l’étang (composés de zostères marines de zostères naines) occupaient une surface estimée à environ 8 000 ha, à 6 000 ha en 1965. Suite à la mise en service de la centrale hydroélectrique de St-Chamas en 1966, leur superficie a drastiquement diminué, passant alors à 65 ha en 1995, puis à 1.2 ha [4] en 2009 (Figure 4.).

Figure 4. Evolution de la surface des herbiers de l’étang de Berre, entre 1916 et 2009. Réalisé par : GIS Posidonie ; d’après : Germain (1917), Mars (1966), Pergent-Martini et al. (1995), GIPREB


Figure 5. Palourdes touchées par la crise anoxique. Source : GIPREB

L’année 2018 a été marquée par une importante crise anoxique [5], entraînant une mortalité massive des organismes ; à titre d’exemples, les herbiers de zostères naines Zostera noltei ont perdu 60 % de leur surface, et 75 % du stock de palourdes japonaises Ruditapes philippinarum est mort (Figures 5 et 6.). La recette de cette crise ? Un véritable effet cocktail, basé sur un ensoleillement et une température élevée, une absence de vent et une stratification des masses d’eau, une faible surface d’herbiers produisant trop peu d’oxygène, le tout combiné à d’importants apports d’eau douce au printemps.


Figure 6. Evolution de l’herbier de zostère naine avant (à gauche) et après la crise anoxique (juin 2019, à droite). Source : GIS Posidonie et GIPREB


Toutefois, depuis 2020, les herbiers connaissent une dynamique exponentielle très positive : leur superficie est aujourd’hui évaluée à plus de 25 ha (Figure 7.). En effet, les périodes caniculaires et sèches ont limité les apports d’eau douce, et de nutriments (azote et phosphore), favorisant nettement le développement des herbiers. La gestion des apports d’eau douce constitue ainsi le point crucial pour favoriser la résilience de l’écosystème que forme l’étang ; cette ‘marinisation’ du plan d’eau, avec un meilleur lissage des rejets d’eau douce, (c’est-à-dire de la variation intra-annuelle de la salinité) permet d’atténuer la stratification des masses d’eau et ainsi limiter l’intensité des futures crises anoxiques.

Figure 7. Evolution de l’IAM (Indice d’abondance moyenne) des macrophytes de l’étang de Berre : exemple des ulves (à gauche) et des zostères marines (à droite). Source : GIS Posidonie


Face à ces constats, quel serait donc le meilleur équilibre pour l’étang ? Il faudrait des ulves, mais pas trop, des Callithamniae, mais pas trop, des gracilaires, des zostères naines et marines. L’objectif défini par le GIPREB dans le contrat d’Etang est d’atteindre une recolonisation des herbiers de zostères naines sur 1 500 ha. L’idée est d’aboutir à un écosystème résilient, capable de faire face aux conséquences du changement climatique, plutôt que de revenir à son état avant les années 1960 et la mise en service de la station hydroélectrique. Parvenir à cet équilibre dynamique, et finalement caractéristique d’une lagune méditerranéenne, pourrait être facilité par la conjonction de conditions propices à la croissance des macrophytes et d’actions concrètes de restauration des herbiers.

Notes

  • [1] Macrophytes : végétaux aquatiques effectuant la photosynthèse, regroupant les macro-algues (algues brunes, vertes et rouges, sans inflorescences) et les magnoliophytes (à inflorescences).

  • [2] Mélange d’eau douce et d’eau de mer, présentant donc une salinité intermédiaire.

  • [3] Milieux présentant des variations de salinité importantes

  • [4] À titre indicatif, un terrain de football équivaut à environ 0,7 ha.

  • [5] On qualifie de crise anoxique la forte diminution, jusqu’à la disparition d’oxygène dans un milieu.