Mise au point d’un protocole d’évaluation de l’état de conservation du Détritique Côtier au sein du Parc national de Port-Cros

Depuis 2012, le territoire maritime du Parc national de Port-Cros (PNPC) représente près de 127 000 ha (cœurs de parc et aire marine adjacente). Dans ce contexte et dans le cadre de son activité scientifique, le PNPC s’intéresse particulièrement aux fonds de Détritique Côtier (DC). Cet habitat plus ou moins sableux constitué de débris coquilliers et organogènes plus ou moins colmatés se situe dans l’étage circalittoral entre 30 et 80 mètres de profondeur. Le DC peut présenter des associations à Corallinales libres (incluant le “maërl”) s’établissant généralement sous un régime de courants de fond relativement continus et unidirectionnels. Il est moins connu que les habitats rocheux de l’infralittoral ou du circalittoral (par ex. le coralligène), car difficile d’accès et moins prisé par les plongeurs. Il s’agit pourtant d’un habitat jouant un rôle fonctionnel primordial et significatif qui contribue à l’ensemble de la zone côtière. Pour répondre au besoin d’évaluer l’état de conservation du DC, le ‘BioCube’, un dispositif permettant la prise de photographies standardisées (photo-quadrats) et de vidéos au moyen d’une cage de 80 cm de côté et de 100 cm de haut a été conçu. L’intérêt d’un quadrat de grande taille est d’augmenter les chances d’observation d’espèces rares ou isolées, telles que les pennatulaires, les grands hydraires, ou encore les grands macrophytes dressés comme les cystoseires. Avec un objectif de comparaison de méthodes ‘traditionnelles’ et automatisées, ces images ont ensuite été traitées selon 2 méthodes visuelles (diagramme de fréquence et nuages de points aléatoires), et 2 méthodes automatisées (classification, analyse fractale et hétérogénéité spatiale). Ces méthodes permettent de caractériser le DC selon plusieurs descripteurs tels que la nature du substrat, la diversité taxonomique, le taux de recouvrement des fractions biotiques et abiotiques, la rugosité (à travers la dimension fractale), etc. En parallèle, des prélèvements en plongée scaphandre ont permis d’actualiser l’inventaire de macrophytes et d’évaluer la richesse spécifique des sites étudiés, ainsi 108 taxons ont été identifiés. Globalement, l’état de conservation du Détritique Côtier du Parc national de Port-Cros est excellent. Le contexte insulaire, ou d’apports continentaux réduits, favorise la transparence de l’eau et en conséquence le développement d’une diversité importante de macrophytes. Les fonds les plus remarquables s’observent autour de Port-Cros et dans une moindre mesure au Levant et à Porquerolles.

Référence : GOUJARD A., ROUANET E., ASTRUCH P., BERTHIER L., PETERCA A., HARMELIN, J.G., VERLAQUE M., THIBAUT T., 2016. Programme SYMBIOSIS. Mise au point d’un protocole d’évaluation de l’état de conservation du Détritique Côtier du Parc national de Port-Cros. Rapport final. GIS Posidonie publ. 69 p + 1 annexe.

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Exploration d’habitats profonds dans la zone RAMOGE

L’objectif principal de l’Accord RAMOGE est de coordonner les actions des Etats français, italien et monégasque en matière de préservation des eaux du littoral méditerranéen. Dans la zone de compétence de RAMOGE, très proche de la bande littorale, il existe des roches profondes et des canyons mal connus. Dans ce contexte, l’Accord RAMOGE a élaboré cette campagne d’exploration des roches profondes et des canyons afin de mieux connaitre ces profondeurs peu connues. C’est sans doute la première fois que trois pays méditerranéens collaborent ainsi pour travailler ensemble sur des écosystèmes profonds de Méditerranée.

La campagne d’exploration des habitats profonds s’est déroulée du 16 au 23 aout 2015 entre San Rémo et Cogolin. Les moyens à la mer et d’exploration utilisés ont été ceux de l’ISPRA. Les explorations ont eu lieu à partir du navire R/V ASTREA (23 m de long) qui a permis à plusieurs équipes scientifiques d’embarquer durant toute la campagne. Le navire est équipé d’un sonar multifaisceaux (EM 2040 Kongsberg) qui permet d’obtenir une image de la topographie du fond jusqu’à environ 350 m de profondeur. Ces images du fond ont permis de décider de l’endroit le plus pertinent pour effectuer les explorations avec le ROV Polluce III (Remote Operated Vehicle, robot télé-opéré). Ce ROV est équipé d’une caméra HD Sony, d’un appareil photographique Canon EOS 550 et d’une caméra de navigation.

Au total, plus de 21 km ont été explorés, entre 52 et 462 m de profondeur. 193 taxons ont été identifiés, dont 122 jusqu’au rang de l’espèce. Les macro-déchets, en particulier les engins de pêche ont été recensés. Pour chaque plongée, différentes observations ont été relevées, tels que la nature du substrat, la présence de macro-déchets, l’observation d’espèces, de faciès, etc. Toutes ces observations ont ensuite été géoréférencées.

 Ce récit cartographique présente, pour les 5 sites, l’ensemble des plongées réalisées durant cette campagne d’exploration, ainsi que les espèces et les engins de pêche associés. Des cartes, photos et vidéos illustrent chaque site.

 Bonne navigation !

 Cliquer sur l’image pour ouvrir la Story Map.Story_Map_RAMOGE

Référence de l’étude scientifique : Fourt M., Goujard A.,Canese S.P., Salvati E., Tunesi L., Daniel B., Vissio A., 2015. Rapport de la campagne océanographique “RAMOGE Exploration canyon et roches profondes 2015”. Accord RAMOGE – Agence des aires marines protégées. 81 p.

Application d’un modèle 3D pour la biologie marine dans le canyon de Cassidaigne

Situé à 200 m de profondeur, le ‘pic rocheux’ du canyon de Cassidaigne a été modélisé en 3 dimensions. Ce ‘hot-spot’ de biodiversité est un site spectaculaire où se mêlent les espèces du circalittoral et du bathyal. L’intérêt de la modélisation 3D est d’effectuer un archivage visuel d’un site difficile d’accès et d’établir une micro-cartographie des espèces benthiques sessiles.

Découvrez le poster du GIS Posidonie présenté lors du colloque MerIgéo qui s’est déroulé du 24 au 26 novembre 2015 à Brest, organisé par l’Ifremer, l’Agence des aires marines protégées et le SHOM.

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Du conte de “la petite sirène” à la transplantation des posidonies : une aventure parsemée de rencontres

De la lecture à la plongée : un petit pas ‘géant’

« Bien loin dans la mer, l’eau est bleue…, pure comme le verre le plus transparent, mais si profonde…, il y croît des plantes et des arbres bizarres, et si souples que le moindre mouvement de l’eau les fait s’agiter comme s’ils étaient vivants… », ce monde mystérieux, fascinant, m’impressionnait, j’essayais de m’en imprégner. Je relisais le conte des dizaines de fois, je passais des heures à regarder la couverture de “la petite sirène” en rêvant, en essayant de dessiner ou de peindre des paysages sous-marins décrits par Andersen en 1835.

Les années passent et je me retrouve en octobre 1986 devant le choix de ma troisième année universitaire à Nice : je veux faire de la biologie et de l’écologie marines. Je me mets aussi à la recherche d’une école de plongée et quelques jours plus tard je fais mon ‘baptême’ dans la rade de Villefranche-sur-Mer. Tout ce matériel me fait peur mais je vais enfin découvrir le monde de la petite sirène et ce jour-là, je rencontre pour la première fois la posidonie. Il y a ce vert intense, à perte de vue : les champs de posidonies ! C’est un spectacle magnifique, d’abord le bleu tellement lointain, tellement profond, tellement ‘libre’, puis le bruit de notre respiration, qui résonne dans cette immensité, et autour : le silence. Je comprends ce jour-là, que tout ce que j’ai toujours essayé d’exprimer sur papier avec des crayons ou de la peinture, ne peut me satisfaire complètement. Je baigne enfin, comme la petite sirène, de tout mon corps dans ce monde mystérieux et féerique à quelques mètres sous la surface et je sais que la mer va devenir mon milieu favori de détente, de bien être, de travail, mon laboratoire d’expérimentation. Mon choix est fait. Pourtant mes enseignants me découragent de continuer dans cette voie.

De rencontre en rencontre vers l’expérimentation

Je poursuis pourtant mes études et j’apprends à plonger pendant mon temps libre. Au cours de cette troisième année, à l’occasion d’une sortie d’algologie, un de mes enseignants remarque un autocollant de plongée sous-marine sur ma voiture : c’est Alexandre Meinesz. A la rentrée universitaire suivante, je retourne le voir et lui demande si je peux participer, l’été suivant, à une de ses missions. Il accepte. J’ai eu le courage de frapper à la bonne porte et j’ai appris à plonger en toute sécurité. C’est le début de mon aventure avec Posidonia oceanica. Pendant cette mission mon chemin croise celui de Charles-François Boudouresque sans lequel je n’aurais pu intégrer la formation de Marseille. Un an plus tard, j’obtiens avec mention, mon D.E.A. d’Océanographie ! Durant cette année je fais plus ample connaissance avec les posidonies en mettant en place un grand nombre d’expériences de transplantations de boutures, qui aboutissent à l’élaboration de mon sujet de thèse.

De l’expérimentation au brevet d’invention, en passant par la publication

Lorsqu’en 1767, Carl von Linnaeus décrit cette plante sous le nom de Zostera oceanica, puis qu’en 1813 Alire Delile la transfère dans le genre Posidonia, créé quelques années auparavant du nom du Dieu grec de la Mer : Poséidon, ils ne se doutent pas qu’ils baptisent alors un des végétaux essentiels dans l’équilibre écologique de la mer Méditerranée. Ils ne savent pas non plus que ces plantes capables de bien des caprices peuvent offrir une vision sous-marine éblouissante : des champs à perte de vue, les ‘herbiers’. Mais ces herbiers subissent parfois de vastes régressions dues aux activités humaines (pollutions, ancrages, aménagements, etc. La recolonisation de milieux endommagés peut se faire par l’extension lente des herbiers en place situés aux alentours, par la fixation de boutures naturelles ou par le développement de graines. Le bouturage naturel est estimé à 3 boutures fixées/ha/an car les fragments de plante détachés sous l’action de l’hydrodynamisme, n’ont que de rares chances de pouvoir se fixer sur un sol favorable. La reproduction sexuée est rare et souvent autogame (interfécondation des organes mâles et femelles d’une même fleur). Les fruits se détachent, flottent à la surface et lorsqu’ils s’ouvrent à maturité, les graines libérées ne tombent pas souvent sur un substrat ou à une profondeur favorables permettant leur germination. Devant ce faible espoir que les herbiers puissent reconquérir seuls des zones anciennement endommagées et grâce aux connaissances acquises sur la biologie de la plante, sur l’architecture des herbiers, il est nécessaire de répondre à un besoin. Ainsi, nous testons pendant plus de quatre années, un grand nombre de paramètres pouvant agir sur la survie, la croissance et le développement de boutures transplantées in situ. L’objectif de nos travaux est de répondre à moyen puis à long terme à une question : face au recul généralisé des herbiers de posidonies, l’Homme peut-il intervenir pour régénérer des espaces sous-marins endommagés après avoir limité ou supprimé l’agent destructeur ? Des boutures sont alors récoltées dans des herbiers où la densité autorise un prélèvement, jouant même un rôle d’élagage. Elles sont transplantées dans des sites expérimentaux en Corse : près de la Réserve de Scandola, près des îles Lavezzi et dans les Alpes Maritimes : dans la baie de Cannes et la baie de Nice. Nous testons les profondeurs de récolte et de transplantation, les substrats, les morphologies des boutures, la longueur des boutures, les saisons favorables, les dispositions des boutures, les densités favorables.

Ainsi, la meilleure saison de transplantation pour la survie et le développement est le printemps pour les boutures plagiotropes (qui se développent horizontalement à la périphérie de l’herbier) avec un taux moyen de survie de 92% après 3 ans et l’automne pour les boutures orthotropes (qui se développent verticalement dans l’herbier) avec un taux de survie de 45%. Les boutures à morphologie plagiotrope donnent de meilleurs résultats (75% de survie) que les boutures à morphologie orthotrope (30-60% de survie), et, leur croissance est plus rapide. Les boutures plagiotropes portant entre 3 et 5 faisceaux foliaires survivent mieux et la longueur optimale du rhizome pour les boutures orthotropes est de 10 à 15 cm. Les boutures transplantées à une profondeur plus faible que leur profondeur de récolte donnent de meilleurs résultats que celles provenant d’herbiers superficiels et transplantées plus profond. Les boutures montrent un comportement grégaire, elles donnent de meilleurs résultats lorsqu’elles sont disposées avec un espacement n’excédant pas 5 cm. Si l’on prend en compte tous ces éléments, le taux de survie des boutures de posidonies peut être très bon et atteindre plus de 84% après 4 années. La recolonisation est toutefois lente, le nombre total de faisceaux foliaires change peu les deux premières années. La formation de nouvelles ramifications compense simplement la mortalité. Ce n’est qu’à partir de la troisième année qu’on observe un accroissement du nombre de faisceaux. Les boutures sont alors bien enracinées et amorcent la colonisation du milieu. Le substrat de transplantation a une importance lorsqu’on réalise la réimplantation, qui est la réintroduction de la plante dans une zone où elle a existé dans le passé et d’où elle a disparu du fait de l’action de l’Homme. Lorsqu’on veut simplement effectuer un renforcement des populations c’est-à-dire transplanter des boutures dans une zone où les effectifs sont trop faibles, le substrat a moins d’importance puisque l’espèce existe déjà dans cette zone. Dans ces différentes expériences, les boutures sont fixées soit sur des grillages en plastique, eux même fixés au sol par des piquets, soit elles sont fixées individuellement par des piquets métalliques. Dans un souci de respect de l’environnement, ces piquets sont retirés après l’enracinement des boutures. L’ensemble de ces travaux a donné lieu à de nombreuses publications scientifiques, à l’aboutissement de ma thèse de doctorat et a permis de mettre au point une véritable technique de transplantation de boutures de Posidonia oceanica. Ainsi, dans le but de contribuer à la protection de l’environnement marin et dans le souci de l’aboutissement d’un projet de recherche appliquée, cette technique a fait l’objet d’un brevet d’invention déposé à l’Institut National de la Propriété Industrielle par l’Université de Nice-Sophia Antipolis, le 15 septembre 1992.

Du brevet d’invention à la reforestation sous-marine : un parcours bien cadré

Les orientations techniques de ces recherches (maîtrise des techniques de plongée sous-marine, maîtrise du repérage visuel du matériel à récolter, maîtrise de la logistique et de l’efficacité des opérations, maîtrise de la biologie de la plante pour un suivi dans le temps in situ) peuvent trouver des applications pratiques puisqu’elles contribuent au rapprochement entre la science et le grand public. En effet, au cours de ces recherches nous faisons fréquemment appel à différents partenaires, dont le GIS Posidonie. Leur logistique, l’aide qu’ils apportent sur le terrain et au laboratoire ou leur compétence en information et prévention, permettent de faire connaître un peu mieux le milieu marin et la recherche scientifique qu’on peut y effectuer hors des laboratoires traditionnels. Ces aides sont précieuses et permettent la mise en place in situ de près de 6 000 boutures expérimentales.

Néanmoins, bien qu’ayant une technique brevetée à disposition et une volonté de valoriser le milieu, il reste difficile de vouloir passer à une reforestation massive du milieu marin, telle qu’elle est pratiquée dans le milieu continental. Une opération de transplantations de grande envergure présenterait un coût trop élevé par rapport à d’autres opérations de préservation de la qualité des milieux ou de restauration des écosystèmes littoraux.

De plus, il existe un risque : celui des ‘mesures compensatoires’ qui peuvent être utilisées comme un alibi permettant de poursuivre des aménagements littoraux destructeurs en donnant bonne conscience aux élus mais en trompant le public. Il est bien clair que la destruction d’un herbier de posidonies par recouvrement sous un ouvrage est irréversible car le biotope est définitivement détruit et aucune compensation ne peut rétablir l’équilibre initial.

Quoi qu’il en soit, en France, du fait de la protection légale de Posidonia oceanica, les opérations de transplantations, qui impliquent la récolte et le transport de boutures en épaves ou non, ne sont autorisées que sous réserve d’appliquer le « code de bonne conduite » établi par les scientifiques à la demande du Ministère de l’Environnement et par dérogation accordée par le même Ministère.

Ainsi, s’achève ma petite contribution à l’avancement des connaissances sur ces plantes dont parlait Andersen dans mon livre d’enfance, ces plantes rencontrées lors de ma première plongée et qui m’émerveillent encore autant à chacune de mes plongées actuelles.

Auteur : Heike Molenaar

Retrouvez cette article dans l’ouvrage du GIS Posidonie “Plus de 30 ans au service de la protection et de la gestion du milieu marin“.

La réserve de Scandola ou “retour vers le passé”

Les Cystoseira sont de grandes algues brunes pérennes qui, sous l’eau, sont l’équivalent des arbres sur terre. Des ‘arbres’ bien modestes qui ne dépassent pas quelques dizaines de centimètres de hauteur, mais qui constituent les ‘forêts’ sous-marines de Méditerranée. Ces forêts, bien que miniatures, s’organisent et fonctionnent comme les forêts terrestres, avec des formations jeunes et arbustives et des ‘forêts’ matures et denses parsemées de clairières. Sous les rameaux de Cystoseira, couverts d’épiphytes et de “lianes” algales, se développe un ‘sousbois’ d’espèces sciaphiles2, alors que des hordes d’animaux (petits invertébrés, juvéniles) s’affairent au milieu des frondaisons et sont la proie de grands prédateurs (poissons, crustacés, mollusques etc.) à l’affût ou en maraude.

Depuis la moitié du XXème siècle, les Cystoseira payent un lourd tribut au développement des pays méditerranéens. Elles régressent dramatiquement sur nos rivages, victimes directes ou indirectes des activités humaines. Recouvertes par les aménagements littoraux, arrachées par les engins de pêche et les ancres, empoisonnées par la pollution, dévorées par les oursins qui pullulent suite à la surpêche de leurs prédateurs, nos ‘forêts’ sous-marines disparaissent inexorablement. Contrairement à leurs soeurs terrestres, dont les incendies soulèvent l’émotion, et qui sont du reste en progression, à l’échelle de la Provence, nos forêts sous-marines disparaissent dans une relative indifférence. Sur les côtes provençales, les grandes ‘forêts’ de Cystoseira font déjà partie du passé. Les espèces de mi-profondeur ont disparu, celles de grande profondeur sont devenues rarissimes, seul subsiste près de la surface un fin liseré discontinu de Cystoseira amentacea.

Que pouvaient-être les paysages sous-marins de Provence avant que l’Homme y imprime sa marque ? De la surface jusqu’à plusieurs dizaines de mètres de profondeur, sur les rochers ensoleillés, d’immenses ‘forêts’ de Cystoseira et des herbiers florissants de posidonie devaient ondoyer à perte de vue sous une sarabande de poissons. Comment imaginer un tel spectacle lorsque l’on plonge aujourd’hui entre Banyuls et Menton? Comment faire machine arrière, corriger nos erreurs et retrouver le jardin d’Eden ? ‘C’est impossible’ me direz-vous.

Je répondrai ‘Détrompez-vous, il y a une solution car la DeLorean existe (salut Marty !), elle s’appelle ‘Scandola’. Une immersion dans cette Réserve naturelle de Corse et vous êtes catapultés dans des temps révolus, dans une Méditerranée encore vierge. Là, les fonds ont été miraculeusement épargnés comme si aménagement, pollution, pêche et navigation n’existaient pas encore. De vastes ‘forêts’ exubérantes de Cystoseira s’étendent à perte de vue (Fig. 1). Des bancs de poissons ‘nobles’ (corbs, daurades, dentis, mérous, pagres, sars, sérioles) de tailles respectables survolent les fonds, ou sont tapis, à l’affût, entre les ‘arbres’ Cystoseira (chapons, murènes, rascasses), à côté des langoustes, cigales et araignées de mer. Ce ‘voyage dans le temps’ je l’ai fait pour la première fois en 1975, quand, jeune étudiant du Professeur Boudouresque, j’ai fait ma première mission de terrain. C’était en février, autant dire que mon premier contact avec les ‘forêts’ de Cystoseira fut assez glacial (à l’époque les combinaisons de plongée étaient encore assez fines). Par la suite, grâce au Parc Naturel Régional de Corse, aux agents de la Réserve de Scandola et au GIS Posidonie, j’ai pu refaire ce fascinant ‘retour vers le passé’ à de multiples reprises. L’îlot des Orgues, Palazzu, Palazzinu, Gargalu, Garganellu…, à ces noms des flots d’images de ‘forêts’ de Cystoseira me reviennent à l’esprit.

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Fig. 1. Les peuplements de cystoseires constituent une ‘forêt’ dense offrant des abris à la faune marine.

La systématique des Cystoseira n’étant pas très aisée (c’est le moins qu’on puisse dire), pendant plusieurs années, je les ai côtoyées sans les regarder en détail, me limitant à identifier les espèces classiquement répertoriées en Corse. Jusqu’au jour où un très cher et éminent collègue catalan, le Dr. Enric Ballesteros et son équipe, ont débarqué à Scandola et ont attiré mon attention sur plusieurs espèces que je ne connaissais pas. Ce fut le point de départ de recherches passionnantes, qui nous ont conduits à plonger et à échantillonner partout à Scandola. Le matériel récolté fut étudié en détail, puis confronté aux grandes collections d’algues conservées au Muséum National d’Histoire Naturelle à Paris, au Naturhistorisches Museum de Wien en Autriche et à celles de l’Université de Catania en Sicile. Le résultat de ces recherches fut à la hauteur de nos efforts avec la découverte de trois espèces méditerranéennes de Cystoseira nouvelles pour la Corse et pour la France (Verlaque et al., 1999). C’était un peu comme découvrir trois espèces inconnues d’arbres dans la forêt située juste derrière chez vous. La première, Cystoseira usneoides, est une espèce atlantico-méditerranéenne qui n’était connue auparavant que des rives sud de la Méditerranée, de l’Espagne et d’Italie. Scandola est actuellement la seule localité française où l’espèce a été signalée. La seconde, Cystoseira funkii, était restée ignorée par la communauté scientifique depuis sa description, en 1976, du golfe de Naples. La dernière, Cystoseira jabukae, n’avait jamais été revue depuis sa découverte, dans les années 1950, à Jabuka, un petit îlot perdu au centre de l’Adriatique. Nos recherches ont permis de démontrer que toutes les signalisations méditerranéennes antérieures de cette espèce étaient erronées et correspondaient à Cystoseira funkii. Depuis, de nouvelles recherches ont permis de retrouver de très rares survivants de Cystoseira funkii et de Cystoseira jabukae sur le littoral provençal.

La découverte, encore de nos jours, de grandes algues pérennes inconnues sur nos rivages illustre le caractère encore très partiel de nos connaissances sur la flore et la faune de Méditerranée. Dans le contexte actuel d’appauvrissement rapide et général de la biodiversité, ce type de découverte illustre aussi l’urgence des inventaires systématiques. Les aires marines protégées (AMPs) comme Scandola jouent un rôle majeur dans la préservation et la reconstitution des stocks exploitables, mais elles sont aussi des conservatoires de la biodiversité, véritables sanctuaires de la Nature qui nous offrent l’opportunité d’enrichir nos connaissances et de faire avancer la Science. La Réserve Naturelle de Scandola, avec une quinzaine d’espèces et de variétés différentes de Cystoseira (soit près de la moitié des espèces et variétés recensées à ce jour en Méditerranée) prospérant de la surface jusqu’à près de 80 m de profondeur, en est une éclatante illustration (Fig. 2).

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Fig. 2 : Cystoseires et posidonies se rencontrent près de la surface dans la réserve naturelle de Scandola.

Ces sanctuaires naturels sont fragiles et exigent une attention de tous les instants, aussi seul un petit nombre de scientifiques ont eu la chance et l’immense privilège d’embarquer dans la ‘DeLorean’ Scandola et de retrouver la Méditerranée des origines, quasi-vierge de toute offense. Je vous souhaite d’avoir cette chance, vous ne serez pas déçus, des découvertes vous attendent à chaque plongée. Depuis 20 ans, les recherches conduites par le GIS Posidonie dans les aires marines protégées s’inscrivent dans cette démarche. Un dernier conseil pour les futurs voyageurs, préparez-vous au ‘retour vers le présent’, retrouver le XXIème siècle et ses nuisances est toujours très éprouvant !

Auteur : Marc Verlaque

Références
Verlaque M., Ballesteros E., Sala E. Garrabou J., 1999. New collection of Cystoseira jabukae (Cystoseiraceae, Fucophyceae) from Corsica (Mediterranean), with notes on the previously misunderstood species, C. funkii. Phycologia, 38 (2) : 77-86.

The Posidonia oceanica seagrass meadow of the Mediterranean : legal protection and management.

All around the Mediterranean, the marine Phanerogam Posidonia oceanica forms vast underwater meadows between the surface and 30-40 m depth. These seagrass meadows play a major ecological and economic role : exceptional richness of flora and fauna, strong primary production, spawning ground and nursery for numerous species (in particular for fishes that have economic value), fixing of sediments and control of the profile of equilibrium of sandy shorelines. Posidonia oceanica, and the meadows it constructs, are protected by law in France (Arrêté of July 19, 1988, Décret of September 20, 1989), in Catalonia (Ordre of July 31, 1991) and in the Communidad Valenciana (Ordre of January 23, 1992). In addition, various international documents (European Union, Conference on Security and Cooperation in Europe, etc) make specific mention of the P. oceanica meadows. The regression of P. oceanica meadows has become generalised around much of the Mediterranean coastline. This regression is due to encroachment by coastal development installations (harbours, sea walls, etc), pollution, trawling and the pressure of anchoring in open berth moorings. In the Provence-Alpes-Côte d’Azur Région, the Réseau de Surveillance Posidonies (Posidonia Monitoring Network) has made possible detailed monitoring of the recent evolution of the meadow : in a few sites, regression seems to be abated. Nevertheless, for the Mediterranean as a whole, there are no proper measures to afford real protection of the P. oceanica meadow. Mooring and trawling continue in an uncontrolled fashion, the areas of meadow that are included in protected areas remain modest in size and development shemes continue to be carried out on the meadows. The setting up of antitrawl artificial reefs is proposed to avoid trawling in Posidonia beds. The development of transplanting technics in order to restore areas where the P. oceanica meadows have been reduced or destroyed by human activity is promising, provided that it is not used as a set-off against new deliberate destruction.

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Vincent Gravez et Charles-François Boudouresque

Posidonia oceanica : une forêt sous la mer

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L’herbier à Posidonia oceanica est aujourd’hui considéré comme un des écosystèmes les plus importants, voire l’écosystème-pivot de l’ensemble des espaces littoraux méditerranéens. Ces herbiers, patrimoines millénaires, sont actuellement menacés : les sites les plus facilement accessibles à l’homme ont été urbanisés au cours de ce dernier siècle et c’est, dans certaines zones, une grande partie des petits fonds littoraux qui sont irrémédiablement perdus.

Données générales sur l’herbier à Posidonia oceanica

La Posidonie (Posidonia oceanica (Linnaeus) Delile) est une phanérogame marine de la famille des Potamogetonaceae endémique de la Méditerranée. Elle constitue d’immenses prairies sous-marines, appelées herbiers, qui se développent depuis la surface jusqu’à 30 à 40 m de profondeur. La formation des herbiers, leur dynamique et leur densité dépendent étroitement du milieu environnant : nature du substrat sur lequel elles se fixent, force et direction des courants sous-marins, profondeur, qualité des eaux, etc. L’herbier à P. oceanica forme une ceinture quasi-continue tout autour de la Méditerranée occidentale, interrompue localement au niveau des estuaires des grands fleuves et de leur zone d’épandage.

Les feuilles de Posidonia oceanica mesurent généralement 40 à 80 cm de long et 1 cm de large ; Elles sont groupées en faisceaux de 4 à 8 feuilles environ. Chacun de ces faisceaux de feuilles est situé à l’apex d’un axe, appelé rhizome, qui croît horizontalement ou verticalement en fonction de l’espace disponible, de la lumière et de l’importance des apports sédimentaires. Les rhizomes et les racines constituent de véritables pièges à sédiments ; peu putrescibles, ils édifient ce que l’on appelle les mattes, stabilisant ainsi les fonds meubles. Ces mattes peuvent atteindre une épaisseur de 8 m, à raison d’un mètre par siècle. La dégradation accidentelle de ces mattes peut signifier, localement, la mort de l’herbier par écroulement, érosion et bris des plants.

Si la floraison est plus fréquente qu’on a pu le croire, la maturation des graines semble relativement rare et Posidonia oceanica se reproduit surtout par bouturage. En effet, des rhizomes, cassés lors des tempêtes et emportés par les courants, peuvent recoloniser d’autres fonds et former de nouvelles touffes.

Importance de l’écosystème à Posidonia oceanica

L’herbier à Posidonia oceanica est aujourd’hui considéré comme un des écosystèmes les plus importants, voire l’écosystème-pivot de l’ensemble des espaces littoraux méditerranéens. Au même titre que la forêt en milieu terrestre, l’herbier à P. oceanica est le terme ultime d’une succession de peuplements et sa présence est la condition sine qua non de l’équilibre écologique de beaucoup de fonds littoraux méditerranéens :

  • L’herbier intervient sur la qualité des eaux littorales, grâce à une importante production d’oxygène et sur leur transparence par le piégeage de sédiments
  • L’herbier se trouve à la base de nombreuses chaînes alimentaires, par la production de biomasse végétale (dont une partie est exportée vers d’autres milieux) et par la production de biomasse animale. Cette formidable production a pour effet d’attirer et de concentrer une faune variée, souvent d’intérêt économique pour la zone littorale concernée.
  • l’herbier constitue un lieu de gîte, de frayère et de nurserie pour de nombreuses espèces animales qui y trouvent nourriture et protection.
  • L’herbier joue également un rôle fondamental dans la protection hydrodynamique de la frange côtière et des plages, par atténuation de la puissance des vagues et des courants et stabilisation des fonds sableux. Sans cette protection contre l’érosion, le trait de côte actuel serait probablement fortement modifié.

Au total, l’ensemble des travaux scientifiques consacrés à l’herbier à Posidonia oceanica, ainsi que les observations des différents services en charge de l’aménagement, de la gestion et de la protection du littoral, font apparaître que la préservation des herbiers est un élément majeur du maintien des équilibres littoraux méditerranéens, tant biologiques que physiques.

Un équilibre menacé

A partir du début des années 1970s, les scientifiques et les administrations concernés par la gestion des espaces littoraux ont pris conscience de la régression quasi-générale de l’herbier à Posidonia oceanica sur le littoral de la Méditerranée Nord-occidentale, notamment aux abords des agglomérations et des zones portuaires. En effet, l’accroissement constant des activités humaines sur le littoral constitue un facteur de déstabilisation de l’équilibre, jusqu’alors établi, du milieu marin. On peut avancer plusieurs causes à ce phénomène :

  • Modification des courants et des bilans sédimentaires aux abords des côtes par les aménagements des ports, des digues et des plages gagnés sur la mer ;
  • Altération de l’herbier, souvent suivie d’une érosion, due aux engins de pêche traînants (chaluts, ganguis), aux mouillages aménagés et mouillages forains (navigation de plaisance) ;
  • Augmentation de la turbidité des eaux par les rejets en mer qui entraînent d’une part une diminution de la photosynthèse en profondeur en perturbant la pénétration de la lumière dans l’eau et qui favorisent d’autre part une eutrophisation des eaux responsable de blooms phytoplanctoniques ;
  • Pollution des eaux par les rejets en mer, action des détergents, du mercure, etc.

L’herbier à Posidonia oceanica, patrimoine millénaire, est actuellement menacé : les sites les plus facilement accessibles à l’homme ont été urbanisés au cours de ce dernier siècle et c’est, dans certaines zones, une grande partie des petits fonds littoraux qui sont irrémédiablement perdus. L’urgence d’une protection et d’une gestion raisonnée du domaine littoral et des herbiers de phanérogames marines a débouché sur des initiatives concrètes au niveau communautaire, national, régional et local :

  • (i) prise en considération de l’herbier à Posidonia oceanica dans le cadre de la conservation des habitats naturels (Directive Européenne du 21 mai 1992 – 92/43/CEE). Les herbiers marins sont également pris en compte par l’Unesco, depuis la conférence de Rio en 1992 ;
  • (ii) arrêtés de protection de Posidonia oceanica et Cymodocea nodosa (19 juillet 1988, J.O. du 9 août 1988) et de Zostera marina et Z. noltii (9 mai 1994, J.O. du 26 juillet 1994) et prise en compte des herbiers dans le décret d’application de la “loi littoral” du 20 septembre 1989. La présence d’herbiers doit également être pris en considération dans les dossiers d’aménagement et les études d’impact ;
  • (iii) mise en place en 1984 du Réseau de Surveillance Posidonies (RSP), à l’initiative du Conseil Régional. La surveillance s’effectue sur 24 sites, le long du littoral de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, et depuis 1993 sur 6 nouveaux sites ;
  • (iv) enfin, mise en place de systèmes de surveillance de l’herbier à l’échelle locale, par certaines municipalités (par exemple en rade de Marseille, Golfe de Giens et Baie de Cassis).

Vincent Gravez

Code de bonne conduite pour les techniques de restauration des fonds marins

Si des techniques de restauration existent (et a fortiori si elles ne sont pas réellement au point), il convient d’éviter leur utilisation anarchique et abusive : réimplantations de Posidonia oceanica comme alibi à des destructions liées à de nouveaux aménagements, immersion de décombres rebaptisés “récifs artificiels”, mise en place de récifs artificiels dans des sites non appropriés, etc.

Le problème se pose très concrètement dans le cas de Posidonia oceanica, en France, où des collectivités locales pourraient être tentées de contourner la loi de protection de P. oceanica en proposant des réimplantations au succès hypothétique en compensation de destructions bien réelles. Quelques principes pouvant constituer les bases d’un code de bonne conduite sont préconisés ci-dessous :

(1) le site et le biotope de réintroduction ont été autrefois occupés par l’espèce réintroduite;

(2) les causes de la disparition de l’espèce, que l’on voudrait  réintroduire sur le site, ont cessé d’agir : pollution, surpêche, pression humaine, etc.;

(3) la réintroduction ne se fait pas à proximité d’une population survivante importante (éviter de “réintroduire pour réintroduire”);

(4) les connaissances sur la biologie de l’espèce (dynamique des populations, biologie de la reproduction, etc.) permettent de penser que la réintroduction a des chances de succès;

(5) la réintroduction ne peut pas se faire en compensation de la destruction d’une population de la même espèce. Pour éviter une telle dérive, il est décidé que, dans un rayon de 10 km autour d’une destruction délibérée (dans le cadre d’un aménagement du littoral), aucune réintroduction ne peut être réalisée pendant une période de 10 ans;

(6)
le prélèvement d’individus destinés à la réintroduction ne doit pas mettre en péril la population-source.

(7) les individus destinés à la réintroduction ou au renforcement doivent provenir d’une population génétiquement identique (ou proche) de celle qui a occupé la région où est projetée la réintroduction;

(8) les techniques de réintroduction (ou de renforcement des populations) ne doivent pas constituer une nuisance pour les espèces ou les écosystèmes indigènes.

Ces propositions ont été reprises dans un document du Parlement Européen (Union Européenne) préparé dans le cadre du programme STOA (présenté à Corfou, Grèce, en septembre 1993).

Charles François Boudouresque

Recommandations d’Heraklion

Ce document correspond aux extraits (introduction, conclusions et recommandations) du rapport adopté par l’ensemble des participants au séminaire sur les espèces invasives de Caulerpa en Méditerranée, organisé à Heraklion (Grèce) par le Plan d’Action pour la Méditerranée, le 18-20 mars 1998. La numérotation présentée en regard des paragraphes est celle du document distribué, amendé et adopté par les participants. Le rapport final du séminaire a été diffusé par le bureau du PAM à Athènes.

Introduction

La réunion extraordinaire des Parties contractantes (Montpellier, juillet 1996) a approuvé l’organisation d’un atelier sur les espèces de Caulerpa, dont l’expansion avait été observée au cours des dernières années. Un “Atelier sur les espèces Caulerpa invasives en Méditerranée”, a été organisé du 18 au 20 mars 1998, auquel tous les scientifiques méditerranéens intéressés ont été invités à échanger leurs vues et leurs données. L’Institut de biologie marine de Crète a accepté d’accueillir l’atelier dans ses locaux, à Héraklion (Crète). Les points focaux du PAM ont été invités à distribuer une note d’information concernant l’atelier à tous les scientifiques concernés et à désigner un scientifique chargé d’établir et de présenter un rapport rendant compte de la situation de leur pays concernant l’expansion ou la présence éventuelles d’espèces de Caulerpa. Cinquante-trois scientifiques ont pris part à l’atelier. Les 19 pays ci-après ont désigné des représentants : Albanie, Algérie, Chypre, Croatie, Egypte, Espagne, France, Grèce, Israël, Italie, Liban, Jamahiriya Arabe Libyenne, Malte, Maroc, Monaco, République Arabe Syrienne, Slovénie, Tunisie et Turquie. La liste complète des participants figure à l’annexe 1 du présent rapport.

Conclusions

48. A l’issue de débats, les participants à l’atelier ont convenu des conclusions suivantes : a) il existe plus de 70 espèces du genre Caulerpa, mais seul un très petit nombre d’entre-elles sont présentes en mer Méditerranée. b) Caulerpa taxifolia est une espèce tropicale et a été observée pour la première fois à Monaco en 1984. Depuis lors, elle s’est propagée en couvrant de vastes superficies de la région occidentale et Adriatique de la Méditerranée (plus de 3 000 ha à la fin 1996). Dans le même temps, une autre espèce de Caulerpa, C. racemosa, s’étend elle aussi en de nombreuses parties de la Méditerranée. c) C. taxifolia a fait l’objet de très nombreuses études en Méditerranée, et les conclusions que l’on peut en tirer sont les suivantes : i) C. taxifolia qui colonise la Méditerranée présente des caractéristiques morphologiques et physiologiques inhabituelles par comparaison avec C. taxifolia connue dans les mers tropicales ; ii) C. taxifolia peut s’adapter à différentes conditions de lumière puisqu’on la décèle en prairies denses jusqu’à 50 m de profondeur ; iii) les courbes de croissance en fonction de la température de l’eau révèlent une adaptation à de grandes variations thermiques et une résistance à des températures de froid hivernal (3 mois de survie à 10°C). iv) il n’est pas relevé de corrélation entre le développement de C. taxifolia et la qualité de l’eau ; l’algue témoigne d’un développement équivalent dans les eaux non polluées ou polluées ; v) C. taxifolia synthétise 9 substances toxiques, et notamment la caulerpényne qui est prédominante. Dans C. taxifolia, le taux de toxines par poids sec est beaucoup plus élevé en Méditerranée que dans les mers tropicales ; vi) il a été constaté que la caulerpényne en solution est rapidement dégradée à la lumière du jour, en présence d’oxygène et de chlorophylles ou de phéophytines ; vii) la caulerpényne n’est pas accumulée dans des oursins se nourrissant de Caulerpa taxifolia ; viii) aucun risque de toxicité pour l’homme n’a été établi ; ix) Caulerpa taxifolia colonise tous les types de fond – rocheux, sableux, vaseux – ainsi que la matte morte de Posidonie ; x) Caulerpa taxifolia envahit les biocénoses indigènes en modifiant la biodiversité et l’écodiversité.

Compte tenu de ce qui précède, les participants à l’Atelier conviennent que le risque le plus grave que fait courir C. taxifolia est un bouleversement de l’équilibre écologique. d) Caulerpa racemosa n’a pas été aussi amplement étudiée que Caulerpa taxifolia. Néanmoins, il est possible de tirer les conclusions suivantes en se fondant sur la littérature disponible pour la Méditerranée orientale et centrale : i) Caulerpa racemosa qui colonise actuellement la Méditerranée peut présenter des caractéristiques morphologiques différentes d’une région à l’autre ainsi que des spécimens décrits dans la même région au début du XXème siècle ; ii) Caulerpa racemosa colonise tous les types de substrat – rocheux, sableux, vaseux – ainsi que la matte morte de posidonies jusqu’à 60 mètres de profondeur en perturbant les biocénoses côtières marines. En outre, elle témoigne d’un développement équivalent dans les eaux non polluées ou polluées ; iii) l’expansion de Caulerpa racemosa peut, selon des recherches préliminaires, modifier les habitats marins.

Recommandations

Compte tenu des conclusions du présent Atelier ; compte tenu de la Convention sur la diversité biologique de Rio de Janeiro (1992) qui indique que les parties signataires « empêchent d’introduire les espèces exotiques qui menacent les écosystèmes, des habitats ou des espèces »; compte tenu du Protocole de la Convention de Barcelone (1995) relatif aux aires spécialement protégées et à la diversité biologique en Méditerranée, qui indique que les parties doivent : prendre « toutes les mesures appropriées pour réglementer l’introduction volontaire ou accidentelle dans la nature d’espèces non indigènes… et interdire celles qui pourraient entraîner des effets nuisibles sur les écosystèmes, habitats ou espèces » s’efforcer « de mettre en oeuvre toutes les mesures possibles pour éradiquer les espèces qui ont déjà été introduites lorsqu’après évaluation scientifique il apparaît que celles-ci causent ou sont susceptibles de causer des dommages aux écosystèmes, habitats ou espèces dans la zone d’application du protocole », il est demandé :

Recommandations à tous les pays méditerranéens

1. Que dans chaque pays soient adoptées les mesures nécessaires à l’application du Protocole et de la Convention cités ci-dessus. 2. De favoriser la coordination nationale et internationale de l’ensemble des partenaires pour empêcher ou ralentir l’expansion de C. taxifolia et C. racemosa en Méditerranée. 3. De soutenir des programmes internationaux pour l’échange d’informations, la formation et la recherche scientifique. 4. D’interdire la commercialisation et l’utilisation de C. taxifolia et C. racemosa, et d’éviter celles du genre Caulerpa en aquarium (excepté l’espèce méditerranéenne C. prolifera). 5. De soutenir la diffusion d’une information destinée à inciter les usagers de la mer à prévenir la dissémination et à signaler la présence de C. taxifolia et C. racemosa. 6. Que des instructions officielles incitent les usagers de la mer à signaler la présence de C. taxifolia et C. racemosa à des organismes désignés.

Recommandations aux pays où l’une de ces deux espèces est présente

1. De donner des instructions officielles pour que les usagers de la mer soient incités à éviter les pratiques contribuant à la dissémination de ces espèces, en particulier par le nettoyage sur place des ancres, des engins de pêche et du matériel de plongée. Il faut éviter le rejet des fragments de ces algues à la mer. Les grandes zones colonisées mériteraient d’être signalées dans les capitaineries et dans les instructions nautiques. 2. De réaliser l’inventaire et le suivi cartographique des zones colonisées. 3. De suivre l’évolution des biocénoses des zones concernées. 4. De soutenir la recherche scientifique sur tous les aspects relatifs à ces espèces, à la compréhension du phénomène, à l’évolution de ses conséquences et au contrôle de sa dynamique. 5 . De contrôler, dans la mesure du possible, l’expansion des deux espèces notamment par l’éradication des petites colonies dans les aires à haute valeur patrimoniale et les régions éloignées des zones fortement colonisées.

Extrait du rapport UNEP(OCA)/MED WG. 139/4 du 20 mars 1998 Heraklion, Crète, Grèce, 18-20 mars 1998

Un peuplement à protéger : les bourrelets à Ellisolandia elongata

Cet article fait partie d’une grande série sur le thème des végétaux, peuplements et paysages marins menacés de Méditerranée. L’ensemble de ce travail a été publié en 1990 sous la forme d’un ’Livre Rouge’ dans les Séries techniques du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (voir référence complète ci-dessous).

Ce paysage a été décrit en Corse par MOLINIER (1955) et, depuis, il n’a plus été signalé malgré son intérêt écologique et son aspect souvent spectaculaire.

Structure et dynamique

D’après MOLINIER (1955), les bourrelets à Ellisolandia elongata apparaissent en contrebas des encorbellements à Lithophyllum lichenoides. Les corallines se développent de façon très dense, en retenant, dans les ramifications de leur thalle calcaire, de grandes quantités d’éléments détritiques. Ces éléments sont cimentés par l’algue encroûtante Lithotamnium lenormandii.

Les bourrelets à Ellisolandia elongata ne sont pas strictement liés à la surface mais peuvent se rencontrer du niveau jusqu’à quelques mètres de profondeur. C’est une formation inféodée aux roches verticales (LABOREL, 1987).

Une riche faune colonise l’intérieur et la partie inférieure de ces bourrelets. La flore, en revanche, est relativement pauvre : en dehors de Ellisolandia elongata et de Lithothamnium lenormandii, on remarque surtout Lythophyllum incrustans et Jania rubens. D’une façon générale, le peuplement animal et végétal de ces bourrelets n’est pas original et se réfère à la biocénose de la roche infralittorale photophile.

Distribution géographique

En France : MOLINIER (1955) signale ce paysage en Corse et sur le littoral proche de Marseille. Il considère que ce type de formation organogène est présent en bien d’autres points du littoral Méditerranéen français.

En Grèce, PANAYOTIDIS (obs. inédite) signale les bourrelets à Ellisolandia elongata le long du littoral rocheux du golfe Saronikos.

Des bourrelets à Corallina elongata ont été également signalés en Syrie (MAYHOUB, 1976) et en Italie (en Sicile , DALONGEVILLE, 1980).

Menaces

Comme pour les autres formations organogènes, les bourrelets à Ellisolandia elongata correspondent à un fragile équilibre entre bioconstruction et bio-destruction. En outre, leur localisation près de la surface les soumet à l’action de la pollution. Enfin, la rareté des stations connues rend ce type de paysage, dont l’édification est probablement très longue (plusieurs siècles) vulnérables à l’aménagement du littoral.

Cet article est issu d’un travail réalisé pour le Programme des Nations Unies pour l’Environnement et l’IUCN par les GIS Posidonie en Collaboration avec de nombreux chercheurs méditerranéens et publié sous le titre : Livre Rouge “Gérard Vuignier” des végétaux, peuplements et paysages marins menacés de Méditerranée. 250p. Par BOUDOURESQUE C.F., BALLESTEROS E., BEN MAIZ N., BOISSET F., BOULADIER E., CINELLI F., CIRIK S., CORMACI M., JEUDY DE GRISSAC A., LABOREL J., LANFRANCO E., LUNDBERG B., MAYHOUB H., MEINESZ A., PANAYOTIDIS P., SEMROUD R., SINNASSAMY J.M., SPAN A., VUIGNIER G., 1990. MAP Technical Reports Series N°43, UNEP, Athens, PNUE, IUCN & GIS Posidonie.

L’herbier à Posidonia oceanica

Cet article fait partie d’une grande série sur le thème des végétaux, peuplements et paysages marins menacés de Méditerranée. L’ensemble de ce travail a été publié en 1990 sous la forme d’un ’Livre Rouge’ dans les Séries techniques du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (voir référence complète ci-dessous).

Structure et dynamique

L’herbier à P. oceanica, grâce à la densité des feuilles (plusieurs milliers par m²), piège des quantités importantes de sédiment. Les rhizomes réagissent par une croissance verticale de quelques mm à quelques cm par an (BOUDOURESQUE et al., 1984) et édifient ainsi la “matte“, ensemble constitué par le lacis des rhizomes et des racines, très peu putrescibles, et par le sédiment qui colmate les interstices. La matte peut-être érodée par l’hydrodynamisme (intermattes). Au cours du temps, la matte s’élève lentement au dessus du niveau initial (1 m par siècle selon MOLINIER et PICARD, 1952), constituant des épaisseurs pouvant atteindre au moins 8 m. Lorsque, près de la côte et en mode calme, l’herbier à P. oceanica approche de la surface, l’extrémité de ses feuilles s’y étale ; on parle alors de récif-frangeant. Entre la zone d’émersion des feuilles et la côte, l’eau circule mal, s’échauffe en été, se dessale lors des orages, de telle sorte que les Posidonies y meurent tandis que la poursuite de la croissance en hauteur de l’herbier conduit, côté large, à l’émersion de nouvelles Posidonies : ainsi se constitue un récif-barrière séparé de la côte par un lagon (MOLINIER et PICARD, 1952 ; BOUDOURESQUE et MEINESZ, 1982), et dont il sera question plus particulièrement à propos des paysages menacés.

Distribution géographique

D’une façon générale, les herbiers ont la même répartition que la plante elle-même ; les plus vastes herbiers sont localisés :

en Espagne : aux Baléares et dans la région d’Alicante ;

en France : dans les rades de Giens et de Hyères et sur la côte orientale de Corse ;

en Italie : la région de Marsala (Sicile) ;

en Grèce : sur les côtes Ioniennes ;

en Turquie : dans la baie d’Edremit ;

en Tunisie et en Lybie du golfe de Gabès à la Petite Syrte.

Ecologie

Par l’importance de sa production primaire, par la richesse de sa flore, de sa faune, de ses épiphytes, par son rôle déterminant pour l’ensemble des équilibres biologiques et sédimentologiques du littoral, l’herbier de Posidonies est actuellement considéré comme l’écosystème pivot de la Méditerranée.

Menaces naturelles

Les herbiers superficiels sont durement attaqués par les vagues et la houle qui, malgré la relative résistance des mattes, arrachent de nombreux rhizomes et créent des intermattes et des chenaux (BLANC, 1958). Une partie des épaves ainsi constituées est détruite (rejet sur les plages, entraînement en profondeur par les courants, etc) ; une autre partie, très faible, constituera des boutures assurant l’essentiel de la propagation de l’espèce.

Menaces humaines

La modification des apports sédimentaires peut conduire à l’ensevelissement des points végétatifs, ou au contraire au déchaussement des rhizomes et à l’écroulement de l’herbier (BOUDOURESQUE et al., 1984 ; BOUDOURESQUE et JEUDY DE GRISSAC, 1986). D’une façon générale, les aménagements littoraux provoquent les deux phénomènes, selon que l’on se trouve en amont ou en aval de l’ouvrage par rapport au courant dominant ; l’aménagement des fleuves littoraux, et la rétention du sédiment en arrière des barrages, provoque le déficit en sédiment. L’aménagement du littoral (construction de ports, endigages) provoque la destruction de l’herbier par ensevelissement ou modification du milieu (MEINESZ et LEFEVRE, 1976 ; MEINESZ et al., 1981). La turbidité contribue à la remontée de la limite inférieure et l’eutrophisation entraîne une surcharge en épiphytes. Enfin, la pollution (rejet en mer d’effluents domestiques ou industriels non épurés) est considérée comme responsable de la régression des herbiers aux alentours des grands centres industriels et portuaires (PERES, 1984).

Les navires jetant leur ancre dans un herbier de posidonies ne le détruisent pas directement. Mais, en ouvrant des brèches dans la matte, ils initient la formation d’intermattes (sortes de marmites de géants creusées dans l’herbier).

Mesures de protection

La destruction d’un herbier de posidonies peut être considérée, à l’échelle humaine, comme irréversible : la recolonisation naturelle est très lente, et la réimplantation, bien que techniquement possible par endroits (CINELLI, 1980 ; COOPER, 1982), n’est également qu’une solution à long terme (BOUDOURESQUE et MEINESZ, 1982). La destruction des herbiers doit donc absolument être évitée : les aménagements (ports, plages alvéolaires, endigages) sont donc à proscrire dans les zones d’herbiers (MEINESZ et LEFEVRE, 1978), de même que les rejets d’effluents ; les mouillages forains devraient être réglementés afin de respecter les capacités d’accueil de l’herbier.

Cet article est issu d’un travail réalisé pour le Programme des Nations Unies pour l’Environnement et l’IUCN par les GIS Posidonie en Collaboration avec de nombreux chercheurs méditerranéens et publié sous le titre : Livre Rouge “Gérard Vuignier” des végétaux, peuplements et paysages marins menacés de Méditerranée. 250p. Par BOUDOURESQUE C.F., BALLESTEROS E., BEN MAIZ N., BOISSET F., BOULADIER E., CINELLI F., CIRIK S., CORMACI M., JEUDY DE GRISSAC A., LABOREL J., LANFRANCO E., LUNDBERG B., MAYHOUB H., MEINESZ A., PANAYOTIDIS P., SEMROUD R., SINNASSAMY J.M., SPAN A., VUIGNIER G., 1990. MAP Technical Reports Series N°43, UNEP, Athens, PNUE, IUCN & GIS Posidonie.